ADIF Aisne

Sabotage des obus par les Déportés,

du Kommando Falkensée du camp de concentration d’Oranienburg
La résistance au nazisme persistait au sein des camps de concentration,
 
Même, dans les camps de concentration, malgré les conséquences (coups de schlague, pendaison, ou autre exécution sommairel’esprit de la Résistance au nazisme demeurait.
Ci-après Robert Dufour, par son témoignage écrit, du 29 décembre 1974, donne des détails sur la fabrication des obus qui mettent en évidence le sabotage organisé.
 
Témoignage
Production de la Kolonne 7
 
Les différentes étapes du travail
À Falkensée, après un travail de terrassement de 3 semaines, je suis affecté, fin juillet 1944, à la kolonne 7, il s’agit d’un atelier très vaste, en pleine installation pour la fabrication d’obus de 150.
 À partir de longues barres d’acier, des lingots sont cisaillés comme du beurre, chauffés à blanc dans un four énorme, puis une grosse presse leur donne une forme tubulaire avec un culot Après un refroidissement de quelques jours dans du sable, ils sont rectifiés avec précision par de puissants tours.
Les parties hautes des cylindres sont ensuite chauffées dans un autre four et la « petite presse » donne la forme d’ogive à l’obus. – C’est à ce poste que travaillent Murciano et une équipe de camarades français, des 84000.

Je suis placé à la sortie de cette presse pour « kontrolle »….un ingénieur allemand m’explique dans sa langue mon rôle avec preuves et gestes à l’appui….me précise les diverses côtes…….celles-ci étant très importantes pour l’exécution du pas de vis qui doit recevoir la fusée.

Le sabotage

Les différentes formes du sabotage
L’emboutissage fait au ralenti par la petite presse n’est pas merveilleux, 60% des obus ne répondent pas aux normes. Malgré la faim qui nous tiraille, nous sourions ; et c’est avec un certain entrain que mon équipe (qui comprend pendant un certain temps l’Abbé Lavallard*) roule, déplace et empile les obus suivant 5 ou 6 catégories : les bons destinés à poursuivre leur cheminement, mais, il y a surtout les trop courts, les trop longs, les trop larges, les trop étroits qui prennent sous nos yeux ravis la direction de la ferraille….
Après deux mois, la Kolonne 7 n’a réussi à expédier que 2 wagons -soit 400 obus- vers une autre usine où ils doivent être terminés. Le « meister » de la petite presse constatant alors l’énorme quantité d’obus mise au rebut, me demande de modifier les côtes données par l’ingénieur…..J’exécute ces nouveaux ordres, nous reprenons tous les obus classés mauvais que nous mélangeons avec les bons et expédions l’ensemble pour la finition.
Réaction de l’ingénieur
Deux mois plus tard, soit début décembre 1944, l’ingénieur que je n’avais pas revu depuis « ma prise de fonctions » vient déverser sur moi sa fureur –cette fois dans un excellent français, qu’il pratiquait lorsqu’ilétait dans la gestapo en France –( je m’étais méfié lors de notre premier contact, car notre regretté camarade MUTTERER l’avait reconnu, c’était celui qui l’avait interrogé et martyrisé après son arrestation) Il me traite de saboteur…me menace de la pendaison….pour avoir fait expédier 65% de mauvais obus vers l’autre usine qui, démunie de presse ne peut les rectifier….Profitant d’une de ses reprises de souffle, je parviens enfin à lui expliquer que c’est le « meister » qui a modifié les côtes….le « meister », interrogé, heureusement pour moi, ne se dégonfle pas …….maintient que ses côtes sont bonnes. Ce qui est contredit plus tard par de nouveaux essais….
Finalement le contrôle est totalement modifié……je dois prendre 3 obus qui viennent d’être emboutis, les refroidir lentement,… les cocher pour les repérer au milieu des autres, les suivre au cours d’une dizaine d’opérations……rapporter leur poids au « meister » , suivant le poids, la chauffe est modifiée…..
Persévérance du sabotage
Durant quelques jours, je fais ce travail assez consciencieusement, …puis j’opère à ma façon, je refroidis les obus plus rapidement, j’en prends d’autres au hasard, …j’en abandonne sur la chaîne…après un temps jugé suffisant, environ 3h, je vais donner les poids au « meister », poids conformes au projet, mais totalement inventés, le « meister » qui ne contrôle pas, est satisfait, il a trouvé la bonne chauffe !! La chaîne continue son travail lentement, et les obus prennent toujours, en grande quantité, le chemin de la ferraille.
Par ailleurs, les quelques obus que j’ai abandonnés sur la chaîne font fondre les pastilles des outils des tours, et comme les outilleurs sabotent aussi le travail…..les outils manquent et les tourneurs attendent.
En avril 1945, 3 chaînes sont en fonction et devraient produire 20 tonnes d’obus par 24 h. Mais à l’approche des russes, le 22 avril 1945, quand le travail est stoppé par la coupure de l’électricité, nous sommes heureux à double titre :
· nous attendons notre délivrance
· aucun de « nos » obus n’a pu être tiré. En effet, les premiers d’entre eux, « conformes » aux dernières instructions, sont seulement au chargement pour prendre la direction d’un arsenal où ils doivent encore recevoir leur charge, leur fusée…. ce sont les russes qui les ont récupérés.
 * *
 *
Comment « nos employeurs ont-ils pu croire que, nous, arrêtés pour faits de Résistance française, allions participer totalement à la fabrication de munitions destinées à tuer nos familles, nos frères, nos sœurs, nos libérateurs.
Mais n’oublions pas que de nombreux camarades ont laissé là, leur vie pour un simple relâchement dans leur travail ; c’est pourquoi nous avions toujours l’air très actif, mais à tous les niveaux nous sabotions, les uns roulaient à longueur de journée les mêmes obus, d’autres alimentaient la presse avec des obus jugés à maintes reprises irrécupérables….
Pourquoi, le faible rendement n’a-t-il pas éveillé la méfiance de « nos employeurs » ? Etaient-ils aussi obtus ? J’ai souvent eu de sérieux doutes et je me demande encore si quelques uns ne participaient pas avec nous, à l’énorme sabotage que nous avons réalisé ???
Le 29 décembre 1974
Signé : Robert Dufour
 
 Robert DUFOUR- né le 21 juin 1907, décédé le 7 mai 1994. -Déporté n° 84346
Arrêté le 20 mai 1944, transféré à la prison de Saint-Quentin Aisne jusqu’au 27 mai suivant, pour être dirigé vers Compiègne- Royallieu jusqu’au 4 juin d’où il est déporté vers l’Allemagne où il arrive le 7 Juin.
  • du 7juin 1944 au 1er juillet 1944 camp de Neuengamme
  • du 2juillet 1944 au 3 juillet 1944 Camp d’Oranienburg
  • du 3 juillet 1944 au 26 avril 1945 Falkensée (kommando d’Oranienburg)

Accueil du site | Contact | Plan du site | Espace privé | Statistiques | visites : 113350

Site réalisé avec SPIP 1.9.2d + ALTERNATIVES

     RSS fr RSSTémoignages RSSLa Déportation   ?

Creative Commons License