ADIF Aisne

Jean COLLART -Déporté à 18 ans à Buchenwald- n°81537-

 

Jean-Luc COLLART, nous fait parvenir ce témoignage, que son père Jean COLLART,  a rédigé, à son retour de Buchenwald, pour être publié dans le journal des élèves du lycée Henri Martin - n°4 de juin 1945- ( J. COLLART, était l’un de ces élèves, avant son départ)
 

17 AOUT 1944 -

Le dernier train de Compiègne

« Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage... ». Beau voyage, en vérité, que celui qui doit nous conduire dans ce camp de Buchenwald, qui ,au dire du chef S.S. du convoi, est « le plus beau et le plus tranquille camp d’Allemagne » !Nous sommes 80, debout dans la demi-obscurité d’un wagon dont les moindres trous ont été soigneusement barricadés, accablés par une température qualifiée de saharienne par un ancien capitaine du bled ; nous respirons d’abord lentement, puis au cours du voyage, de plus en plus péniblement l’air rare confiné par l’odeur fétide que dégage une tinette généralement débordante, placée « généreusement » par les boches, dans chaque wagon... Tout cela, ce n’est rien encore, en comparaison des souffrances lancinantes, menant même au délire, que nous cause la soif, cette soif que nous ne pûmes jamais calmer, nos chers protecteurs ne nous donnant qu’un peu d’eau, matin et soir, de quoi nous humecter les lèvres.
Quatre jours et quatre nuits : sans air, sans eau ; dès le second jour de voyage commencent les plus horribles scènes que l’on puisse imaginer : nombreux sont ceux qui boivent leur urine ; un compagnon de malheur, dans son délire, sans doute pour mettre fin à ses souffrances, s’ouvre les veines ; ceux qui l’entourent regardent, les yeux exorbités, le sang qui coule, source inespérée d’un rafraichissement passager ; ils hésitent quelques secondes, se précipitent enfin sur ce corps moribond, se disputent même les quelques gouttes de ce précieux liquide, cette défense contre ceux qui, devenus fous, bondissent soudainement pour mordre, espérant ainsi adoucir les souffrances de la soif. Comment ai-je pu garder toutes mes facultés dans cette tourmente ? Je me le demande encore ! A l’horreur de tous ces tableaux tragiques vient s’ajouter le massacre de cinq jeunes, pris comme otages, après les évasions de vingt-deux déportés ; agenouillés le long de la voie, en compagnie d’un évadé repris, ils sont abattus d’un coup de révolver dans la nuque.
Nous arrivons enfin le 21 à Buchenwald et nous avons dû faire le voyage jusque là en compagnie des morts du wagon. A quelles nouvelles épreuves et souffrances allions nous être soumis ? Nous ne le savions pas encore. Mais les conditions de notre voyage, l’aspect farouche de ce camp qui sent la mort et d’où s’élève continuellement l’épaisse fumée noire à odeur de charogne du crématoire, n’étaient pas là pour nous rassurer.
Les souffrances forment pour ainsi dire le lot de notre condition humaine ; celles que nous dûmes supporter ont été pour nous l’occasion de nous élever à cette vertu qui s’appelle la résignation et qui est une forme de courage. Il s’agissait moins pour nous de les accepter passivement, ce qui aurait été de la faiblesse, que de réagir contre elles, de montrer de l’énergie, de la virilité, de la patience aussi. C’est par la douleur que notre volonté se trempe et que notre cœur s’élargit : « Tu fais l’homme, o douleur, oui, l’homme tout entier, comme le creuset, l’or… »
Jean COLLART -juin 1945-

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