ADIF Aisne

LES ENFANTS MEURENT- à Ravensbrück-

par Marie-Jo chambart de Lauwe -Déportée 21706
Ce texte figure dans le livret réunissant les textes et poèmes d’anciennes Déportées-Résistantes, qui ont été lus, le 17 avril 2010, alternativement en français, par de jeunes françaises, et en allemand, par de jeunes lycéens allemands, à l’occasion du 65ème anniversaire de la libération du camp de Ravensbrück.

Les enfants meurent

 

Les enfants meurent.

 

Jour après jour, nous voyons disparaître les petits auxquels nous nous étions attachées. J’ai appris à connaître la Keller des morts. Chaque matin, Becka ou moi allons porter les petits cadavres.

 

Il faut les déshabiller et les rouler dans un chiffon. Comme c’est affreux, ces corps mous et blancs font mal à toucher.

 

C’est si anormal, une vie échappée dans son premier et tendre élan.

 

 

En partant pour la Keller, je traverse le Revier. De l’autre côté, près du mur d’enceinte, à la base d’une butte de terre, il y a une lourde porte moyenâgeuse. Je descends quelques marches, je tire le lourd verrou, tout est noir.
 

A tâtons, il faut descendre. Mes sabots claquent avec un bruit étouffé sur les marches de pierre. L’air lourd, humide, fade, dit la mort, toute l’atmosphère en est saturée. L’être physique s’en révolte avant même que l’esprit sache.

 

Enfin, en bas, ma main glisse sur la gauche et trouve le bouton électrique. Ce que les yeux voient est impensable. Que fait ici un être vivant ?

 

Des femmes sont là, nues, raides, décharnées, ventres creusés sous les côtes, pleines de terre, de sang, dans différentes positions ; mais ce qui semble terrible, ce sont ces yeux vides qui fixent, ces bouches grandes ouvertes qui rient ou crient. Ces mortes sont affreuses. Il n’y a ni paix ni calme sur leur visage.

 

Tout le symbole de la mort au camp par amoindrissement, par misère, crie dans leurs bouches. En me retournant, je peux voir les dents en or arrachées de ces bouches grimaçantes, rangées sur une tablette.

 

Mes pauvres bébés, eux paraissent dormir.

 

Je les étends soit près d’une femme, à leur vraie place, soit sur une civière posée au milieu, quand l’aspect des femmes me semble trop repoussant.

 

 

Marie-JO Chombart de Lauwe

21706 Ravensbrück


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