Jean GUERY -Déporté-Résistant- à 21 ans-Inauguration d’une rue à son nom-

mercredi 31 janvier 2018
par  Mireille Legrand

Intervention d’Albert MERESSE, le 11 novembre 2012 à Le Nouvion en Thiérache –Aisne-

 

Aujourd’hui nous sommes réunis pour inaugurer la rue Jean Guéry.

Jean Guéry est un héros de la Résistance, il a été déporté à Buchenwald.

 

Né à Vaux-Andigny en 1923, il n’avait pas 20 ans lorsqu’il a rejoint la Résistance F.F.I. dans laquelle il participa à plusieurs actions locales et en particulier, en dernier, à celle qui essayait de libérer son chef. Il fut arrêté par la milice française –juste avant son arrestation, il avait pu dissimuler son arme- Emmené dans les locaux de la Milice à Saint-Quentin, il ne donna, sous la torture, aucun renseignement sur son réseau de Résistance. Il fut torturé, à un point tel, qu’un habitant de Vaux, le croisant en compagnie de miliciens, ne l’a pas reconnu. Transféré au camp de Royalieu-Compiègne, il en partit trois jours plus tard pour être transféré, par train, vers le camp nazi de Buchenwald. Ce train était normalement destiné aux bestiaux, dans chaque wagon, 90 Déportés y étaient entassés. Ce fut un voyage interminable où, tous, souffraient de la faim et surtout de la soif, certains devaient se résoudre à boire leur propre urine, (depuis Jean emporte toujours une petite bouteille d’eau dans ses déplacements). A l’arrivée, Jean a constaté dans son wagon, environ un tiers de compagnons exténués, un tiers de « fous » et un tiers de morts.

 

Mon Père et mes deux Frères sont morts en déportation, aussi le Devoir de Mémoire est pour moi, un impératif ; depuis plus de 35 ans. 

Connaissant, Jean Guéry, je me suis beaucoup intéressé à son vécu de Déporté, qui a dû être celui de mon Père et de mes Frères.

Aujourd’hui, je ressens l’obligation de rappeler ces horreurs que certains appellent un « détail de l’histoire » 

 En voici un aperçu.  A l’arrivée au camp de Buchenwald, c’est l’accueil des SS et de leurs chiens policiers. Parqués dans une cour immense c’est d’abord le triage entre valides et invalides –invalides qui seront dirigés vers un lieu d’extermination immédiate (chambre à gaz, four crématoire). Les valides, sont dépouillés de tous leurs vêtements, dépossédés de tout objet personnel, ils sont tondus intégralement, désinfectés dans un bain de grésil, reçoivent des vêtements : un seul pantalon, une seule veste, un seul calot, une seule paire de « galoches » et : un triangle rouge portant un F, un numéro -pour Jean ce sera le 78841, ces deux derniers éléments en tissu, doivent être cousus ou collés sur la veste, très soigneusement et très rapidement. Les Déportés ne sont plus désormais qu’un numéro, Le processus commence, pour effacer leur dignité, pour les anéantir.

Les kapos (les surveillants, souvent des condamnés de droit commun, voire des criminels), sans foi, ni loi, ont un pouvoir sans limite pour les torturer.

Le réveil A quatre heures du matin, avec des coups de sifflets et des jurons, les kapos, arrachent les déportés de leur sommeil La file est interminable pour aller aux latrines. Souvent, impossible de faire la plus petite toilette les robinets ne fonctionnant pas. S’habiller ? Inutile, leur unique tenue leur sert également de pyjama (d’où par la suite les poux de corps .. .)

 Puis, ils avalent leur petit déjeuner - un demi-litre de liquide noir et un morceau de pain. Rien d’autre pour une journée qui sera harassante. Tout ceci doit être effectué en une demi-heure.

Ensuite ils doivent se regrouper par rangées de cinq sur la place d’appel du camp, se mettre au garde à vous, et répondre en donnant, obligatoirement, leur numéro en allemand. L’appel du matin est relativement rapide, il peut toutefois durer une heure voire plus. (Je vous parlerai des autres appels un peu plus tard)

 

 L’appel du matin terminé, c’est le départ au travail .

Ils quittent l’enceinte du camp sous la surveillance des SS et des kapos. Ils doivent saluer les SS en faisant claquer, tous en même temps, leur calot rayé sur la cuisse.

Arrivés sur le lieu de travail, durant 12 heures, les uns déchargeront des wagons, d’autres, envoyés à la carrière, porteront des pierres (attention, pas trop légères, ou les coups de schlague pleuvent, et le poids des pierres est renforcé), d’autres, effectueront le transport de sacs de ciment de cinquante kilos, d’autres effectueront le transport des rails de chemins de fer à 7 individus, alors que 10 suffiraient à peine à faire ce travail.

Enfin le coup de sifflet libérateur annonce la fin du travail, mais la journée n’est pas pour autant terminée, en rentrant, l’appel peut être plus long. Si le compte n’y est pas, tout est repris depuis le début, et enfin quelques heures de repos avant de retrouver le lamentable lendemain. Leur force et leur poids diminuent chaque jour, comment réaliser ces lourds travaux en n’étant plus qu’un squelette ? Mais la moindre volonté de s’opposer à ce régime, équivaut à un arrêt de mort.

 
PUNITIONS ET TORTURES A BUCHENWALD

Tout dans les camps était passible de punition, d’une broutille à un motif « plus important » .Ainsi avoir les mains dans les poches, relever son col de veste pour couper le vent ou la pluie, avoir les galoches insuffisamment astiquées, avoir un léger geste de rébellion, travailler trop lentement, saboter le matériel….

Les punitions étaient variées et pouvaient être une condamnation à mort :


· Appel pouvant être effectué à tout moment, même la nuit, et durer deux, trois heures, voire 10 ou plus…. L’appel, en plein froid ou sous un soleil de plomb, est une torture. Les Déportés sont comptés, recomptés, y compris les copains décédés (qu’ils soutiennent), afin que les chiffres concordent avec ceux de l’appel précédent.


· Coups de schlague par les kapos pour le plus petit prétexte, ou par sadisme


· Bastonnade sur le chevalet, le déporté recevait de vingt-cinq, à cinquante coups de fouet ou de nerf de bœuf sur les reins, la peau des fesses se détachait, impossible de s’asseoir durant de nombreux jours. Ces bastonnades pouvaient aussi provoquer la mort immédiate.


· La pendaison par les bras à un arbre, poignets ligotés derrière le dos, les jambes pendantes dans le vide, supplice abominable qui durait entre trente et quarante minutes et entraînait la mort ou l’infirmité à vie.


·  Pendaisons en musique, sur la place d’appel devant tous les déportés réunis qui devaient obligatoirement regarder ces mises à mort.

 
LES FOURS CREMATOIRES DE BUCHENWALD

Deux fours crématoires étaient installés depuis 1941, Ils fonctionnaient vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Insuffisants, en 1944, 1 500 cadavres qui s’amoncelaient dans la cour, furent jetés pêle-mêle dans une grande fosse.

Vers le 6 du mois d’avril 1944 les libérateurs approchent.

 Les nazis ont pour ordre de ne laisser aucune trace de leurs crimes. Ils reçoivent l’ordre de brûler les déportés au lance-flammes. Estimant cela impossible, ils décident l’évacuation des camps abandonnant à leur sort les déportés les plus malades et jetant les autres dans les souffrances inimaginables de marches forcées.

Au bord des routes, les déportés les plus faibles sont abattus d’une balle dans la nuque Les conditions d’évacuation sont inhumaines et tragiques

Jean est à bout de forces ; il lui faut choisir : mourir d’une balle dans la nuque ou s’évader. Au loin, on entend les bruits des combats des Alliés. Avec quatre camarades, ils prennent la décision de s’évader. En rampant durant de nombreux kilomètres et de nombreuses heures, ils rejoignent enfin les Alliés libérateurs. Jean nous décrit la stupéfaction de ceux-ci, en les découvrant, squelettiques, barbus, sales, affamés, assoiffés. 

 
LE DEVOIR DE MEMOIRE
 

Aujourd’hui notre France est libre, n’oublions jamais que c’est grâce au sacrifice de ceux qui ont combattu dans la clandestinité, à ces innombrables morts torturés, massacrés, pendus, fusillés que je viens d’évoquer. C’est à vous les jeunes de maintenir vivace leur souvenir car les témoins directs disparaissent chaque année. Cesser d’y penser, ce serait achever le travail de leurs bourreaux, ce serait les anéantir définitivement.

Vous profitez chaque jour des bienfaits de la liberté qu’ils vous ont donnée. Vous pensez, parlez sans contrainte, vous vous déplacez librement, vous mangez à votre faim, vous trouvez des chaussures, des vêtements, bref vous n’avez pas connu les grandes restrictions et les horreurs de l’occupation nazie. Vous êtes nés libres, et vous n’avez connu que la paix.

Mais ce qui est arrivé risque de se reproduire si nous n’y prenons pas garde, car l’ombre du fascisme et de l’intolérance rôdent toujours autour de nous. Soyons vigilants.

 

Mes interventions dans les établissements scolaires (comme celles d’autres témoins) ont essentiellement pour but de bien vous informer pour que vous puissiez prendre le relais contre l’oubli.

Je veux vous dire avec force à quel point je suis fier de porter mon drapeau, à toutes les manifestations patriotiques, en l’honneur de tous ces héros. Et, je suis heureux quand je vous vois, vous les jeunes, parmi le public ou à mes côtés portant un drapeau. Permettez-moi d’insister et de vous recommander de respecter, de faire respecter, d’honorer et de faire honorer tous les Plaques, Stèles, Monuments qui rappellent le sacrifice de nos Héros.

Et à Le Nouvion, quand vous regarderez la plaque « Rue Jean Guéry – Déporté- » dites : Merci Jean.